« Même s’il peut y avoir empreintes, badigeonnages, rehaussements, l¹essentiel est dans le grattage, le pistage, la fouille minutieuse comme dans un site archéologique, la chasse aux fantômes cachés entre deux épaisseurs ou niveaux » Michel Butor, écrivain.

« Pierre-Marie Brisson évolue avec talent dans la voie assez inclassable d’une œuvre abondante et en perpétuelle mutation. » Patrick-Gilles Persin, critique et historien.

« Ces images nous rappellent quelque chose, un souvenir doux et précieux, un entraperçu lointain… » Jean Rouaud, écrivain.

[Revue de presse]

<< LES CORPS INFINIS, Jean Rouaud

in LES CORPS INFINIS, suite de 12 peintures érotiques sur papier, Editions Actes Sud, 2001

A peine discernable, comme au travers d¹une brume lointaine, comme s¹il nous fallait plisser les yeux pour tenter d¹apercevoir à travers ces écrans de temps, ce que le temps aurait absorbé comme il absorbe les corps, les réduit en poudre, les mêle à la poussière, aux pigments, mais suffisamment visibles encore, ces bribes d¹autrui, pour nous convaincre que quelque chose, il y a longtemps, s¹est passée, quelque chose d¹inouïe, dont cet empilement de peinture aurait conservé l¹empreinte, laquelle après analyse ne doit rien à la reproduction clonée, à ces cartes génétiques qui n¹ont rien de tendre, comme si ces vagues silhouettes retrouvées par grattage avaient été recouvertes, peut-être par des dépôts de temps comme un voile de calcite noie dans le blanc les frises de bisons sur les parois des grottes, peut-être par excès de pudeur, comme il est arrivé qu¹on rajoute au pinceau une feuille de vigne qur les sexes de ceux qui n¹étaient pas des anges, peut-être par excès de douleur au rappel des plaisirs enfuis, dont la contemplation ranimerait une insupportable nostalgie, cette impossibilité de remonter le temps, de traverser les murs, de parvenir enfin jusqu¹au corps de l¹autre, l¹effleurer, l¹étreindre, l¹avaler, s¹y enfouir, revenir à l¹un, à l¹autre, ce corps de l¹autre qui nous irait comme un gant, dont on aurait perdu la trace jusqu¹à cette exhumation qui, d¹ici où nous sommes, en surface, à contempler les corps exposés, nous parle forcément du bon temps que l¹on prend, comme un corps justement, du plaisir qu¹avec lui on prend, car ils sont deux ces corps qui se livrent en apesanteur, anges sans ailes, à une sorte de lutte, des lutteurs alors, mais non, car aucun ne cherche à coucher l¹autre pour la seule gloire de lui faire toucher les épaules à terre, à le faire plier, l¹humilier, aucun ne réclame l¹aman, une sorte de danse, plutôt, oui, ce serait des danseurs, ils ont le pied léger, la jambe en l¹air, la taille bien prise, ils semblent appartenir à cet entredeux où l¹on n¹est pas tenu de choisir entre la terre et le ciel, où l¹on virevolte comme des astronautes dans leur domaine de lenteur, même si jamais dans les navettes spatiales où l¹on s¹évertue pourtant à faire pousser des haricots géants, jamais on ne se soucie de la seule chose qui nous ferait embarquer pour un voyage interstellaire, jamais on ne se soucie d¹étudier ce rapprochement entre une femme et un homme débarrassés de leurs lourdes combinaisons buffet-dortoir, débarrassés des embarras terrestres, les deux corps flottant librement dans l¹espace dépressurisé, se retournant, s¹agrippant, s¹éloignant, se retrouvant, s¹écartelant, pirouettant, se livrant à un ballet aérien, inventant d¹inédites prouesses, et comme il n¹y a en orbite ni bas ni haut, résolvant une foule de questions, par exemple, celles-ci : dans quel sens l¹érection, et les seins, se tiennent-ils comme par une opération du Saint-Esprit, et la semence libérée part-elle en petites bulles laiteuses, mais à quoi pensent-elles, nos têtes chercheuses tandis qu¹elles triturent les cellules pour obtenir du pauvre haricot qu¹il croisse jusqu¹à la lune, allons, nous le savons bien, à la même chose que nous bien sûr, pourquoi échapperaient-elles au rêve commun, à ce désir fou partagé, nous devinons bien qu¹elles se bouchent les oreilles pour demeurer sourd à cet hymne à l¹amour, que comme nous elles se repassent en boucle les mêmes images entêtantes de cette fusion, cette recomposition de la curieuse cellule originelle à quatre pattes, quatre yeux, deux sexes qui n¹en font plus qu¹un, que plongées dans leurs pensées elles plongent dans cette source où s¹abreuve toute vie, sinon quoi d¹autre, alors pourquoi s¹en vont-elles, ces têtes bien faites, coller un ¦il triste sur la lentille d¹un puissant téléscope braqué vers les confins, vers ce vide qui effraie, ce silence infini, cette solitude ténébreuse, au lieu qu¹il leur suffirait de gratter, d¹ôter au temps ses pellicules de couleur et elles verraient, elles entendraient, comme sous la cendre d¹un volcan, en creux, les corps de braise enlacés, leurs soupirs d¹aise qui se consument, se disent de venir, et de revenir encore, s¹offrant aux mains qui frôlent, empoignent, passent et repassent, aux doigts qui soulignent les sillons, s¹infiltrent au c¦ur des mondes, aux ongles qui dessinent sur la peau les canaux rouges de la planète Mars, tandis que les bouches se cherchent, s¹aspirent, trous noirs, dent pour dent, mot pour mot, amour pour amour, sondent comme un sourcier ce territoire parcouru de sève, mordillent, sexe dans bouche, bouche sur les lèvres, bonbon du matin, sucre du soir, sexes qui se frôlent, se tournent autour, hésitent, mais ne crains rien dit le vagin, je n¹ai pas de dent, ma bouche est de velours et ma gaine de soie, et le sexe comme un jeune fiancé timide s¹y engouffre, s¹y sent comme chez lui au point d¹occuper tout l¹espace, de tenir en place et puis de ne pas tenir en place, s¹attardant doucement au bord des lèvres puis s¹enfonçant au plus profond où niche un petit cri animal, doucement plaintif, se retirant pour aller voir au même endroit, mais autrement, dos tourné, seins dans les mains, nuque tendre, cheveux à rebrousse-poil, ventre dur, tendu comme un orage, ciel d¹éclairs humide, nuages et pluies, neige et soleil, jour et nuit, infiniment de jours, infiniment de nuits.